Aventures théâtrales en Région Parisienne

La critique institutionnelle a du mal à s’aventurer dans de modestes lieux comme le Théâtre Studio à Alfortville,l’Espace 1789 à Saint Ouen, Anis Gras à Arcueil, ou, dans Paris intramuros, à l’Etoile du Nord ou au théâtre de la Loge, pour ne prendre que quelques exemples.

On doit le regretter, car au cours de ce trimestre passé ces scènes ont pu accueillir des productions vraiment intéressantes.

Nous allons rendre compte ici de certaines d’entre elles.

Le Théâtre Studio d’Alfortville, il faut le reconnaître, ne peut échapper à l’attention de la critique : Christian Benedetti est un metteur en scène incontournable, doublé d’un acteur de grande qualité. On peut légitiment s’interroger sur la menace qui pèse sur son théâtre qui pourtant ne génère pas de dépenses somptuaires, et est une référence c’est le moins qu’on puisse dire. Par ailleurs pourquoi n’est il pas encore à la tête d’une maison plus importante ?

En tout cas il poursuit son investigation du théâtre tchekhovien avec des mises en scène inoubliables. Il nous donne à entendre l’écriture au scalpel du grand dramaturge russe comme personne. Le dispositif scénique est on ne peut plus sobre, rejoignant par là ce que fait le hongrois Arpad Schilling. Cette fin d’année 2013 Benedetti nous livre donc une mise en scène des Trois Sœurs essentielle, insistant sur le mal être d’une société sans perspective….les résonances avec la période contemporaine étaient évidentes.

Anis Gras, en revanche, semble de manière durable être absent des écrans radar de la critique institutionnelle. Et pourtant s’y produit en particulier une metteur en scène, actrice, pédagogue particulièrement subtile et profonde, Agnès Bourgeois.

Cette saison 2013/2014 elle engage un projet « A Table » qui s’étendra sur 3 ans.

Ce dernier trimestre de l’année 2013 on a pu voir le prologue, « Traces d’Henri VI », avec des jeunes de l’EDT 91 (Ecole Départementale de Théâtre), suivi de l’  «  Opus 1 : Etant donnés….. » avec des acteurs accomplis, dont Agnès Bourgeois.

Dans les deux cas, le dispositif scénique est inhabituel. Pour « Traces d’Henri VI », une grande table autour de laquelle une dizaine d’acteurs se déplacent: si on veut être pédant, on peut évoquer la  « Table Verte » de Kurt Jooss, mais plus prosaïquement ce serait un dispositif d’exercice pour élèves (prokaz en russe). C’est en tout cas efficace. Elle reprend un dispositif comparable pour Opus 1. Mais là, il n’y a que 4 acteurs qui construisent une géométrie savante autour de 3 petites tables.

Dans le premier spectacle, le texte, abrégé, de Shakespeare, souvent violent, que chaque comédien connait dans sa totalité sert de support ; dans le second spectacle ce sont 17 auteurs dont les textes sont sollicités pour dévoiler les relations familiales selon une approche que l’on pourrait qualifier de cubiste. Le choix des textes est particulièrement pertinent car entre eux on ne sent aucune rupture, malgré le différence de style : on passe d’Ibsen à Bernhard en passant par Rabelais etc etc …..C’est réjouissant, intelligent, bref remarquable.

Si on peut considérer « Traces d’Henri VI » comme encore au stade du résultat intermédiaire d’un travail dans le cadre de la formation suivie par les jeunes acteurs, Opus 1…est déjà bien abouti et devrait intéresser diverses scènes acceptant de promouvoir de riches aventures théâtrales. Ajoutez à cela que des présentations à l’étranger seraient opportunes d’autant plus que le dispositif est léger, le propos original, les textes de grande qualité.

Il y a une autre petite institution théâtrale, celle-ci située au nord de Paris, près de la Porte de Saint Ouen : l’Etoile du Nord, qui manifeste un réel dynamisme et donne sa chance à de jeunes metteurs en scène. C’est ce qu’elle vient de faire avec Guillaume Clayssen qui a pu présenter à 14 reprises, devant des salles bien garnies, son « Cine Corpore » au terme duquel, selon ses propos, il entend « explorer cette nuit cinématographique, enquêter sur l’espace intérieur où se logent la mémoire et la fantasmagorie des films de nos vies ».

C’est un travail très fin, très évocateur, qui demanderait peut-être un peu de resserrement (les interviews vidéo) mais en tout cas augure de futures créations intéressantes. Guillaume Clayssen a un cheminement audacieux qui retient l’attention.

Pour terminer ce tour d’horizon, je tiens à signaler qu’au théâtre de la Loge – là encore une petite scène parisienne courageuse où s’expriment des talents à retenir comme ce fut le cas du reste pour Guillaume Clayssen) – on pourra enfin voir sur scène Faustine Tournan.

Je ne comprends pas pourquoi cette jeune actrice, particulièrement remarquée il y a ans à l’Odéon Berthier dans « Le vertige des animaux avant l’abattage » de Dimitri Dimitriadis n’a pas été plus sollicitée par les metteurs en scène ! Occasion donc de confirmer tout le bien que nous pensons d’elle du 7 au 10 janvier au théâtre de la Loge dans  «  Sstokholm » de Solenn Denis (la pièce a reçu la bourse d’encouragement du Centre National du Théâtre en 2011 et le prix Godot en 2012).

Gilles Ribardière

This entry was posted in France. Bookmark the permalink.

Comments are closed.